On Ethics and Interpreters By Małgorzata Tryuk

Ce volume, qui est le résultat d’un énorme travail de documentation, constitue une contribution majeure à la connaissance directe de l’évolution de la profession.


  • Series: Studies in Language, Culture and Society (Book 5)
  • Publisher: Peter Lang GmbH, Internationaler Verlag der Wissenschaften; New edition edition (June 11, 2015)
  • Hardcover: 201 pages
  • Language: English
  • ISBN-10: 3631658699
  • ISBN-13: 978-3631658697

À l’aide des acquis en sociologie de la traduction et de documents authentiques encore non-exploités pour reposer des questions d’actualité sur le métier d’interprète, Małgrorzata Tryuk entreprend de répondre à toute une série de questions concernant le professionnel d’aujourd’hui, de la condition sociale et la situation linguistique aux spécificités inhérentes de son activité et aux implications éthiques.

Les concepts d’intercultural agent (Erving Goffman), d’habitus (Bourdieu), et de norme (définie et interprétée par Toury, Chesterman et Hermans), ainsi que les approches pragmatiques de Berman, Pym et Gouanvic, tous les trois préoccupés par la réalité palpable, le contexte concret de tout acte de traduction au sens large, permettent d’étudier l’interprète d’une façon complexe. Nous le retrouvons donc en tant qu’« acteur » de l’Histoire, acteur dont les actions sont la résultante d’une personnalité et d’un parcours individuel, d’une somme de compétences professionnelle et d’un concours de circonstances à la fois. Aussi, la notion de neutralité, avec ses synonymes (objectivité, impartialité et non-engagement), si présents aujourd’hui dans le discours sur l’interprète de conférence et l’interprète pour les services publics, acquièrent une nouvelle dimension dans cet ouvrage qui en étudie l’histoire pour aboutir à une véritable sociologie de l’interprétation. S’il persiste un mythe de l’interprète désincarné, transparent, mythe contre lequel, de manière surprenante, les professionnels ne se révoltent pas, Małgrorzata Tryuk s’en délimite nettement et à bon escient pour laisser de la place à celui qui interprète dans une réalité qui n’a rien d’idéal.

Les concepts théoriques de la sociologie de la traduction servent ici à mettre en valeur des ressources documentaires qui n’avaient pas été encore analysées sous l’angle du rôle et du statut de l’interprète. Małgrorzata Tryuk a puisé ses données à la source, dans les témoignages et les documents officiels réunis dans les archives du Musée mémorial d’Auschwitz-Birkenau, du Musée mémorial de Majdanek, du mémorial KZ-Gedenkstätte Dachau et de l’Institut de la mémoire nationale de Varsovie, ainsi que dans les archives personnelles de Witold Tryuk. C’est d’ailleurs à ce dernier, père de l’auteure, ancien détenu et interprète à Dachau et Flossenbürg, et à Jan Tryuk que le volume est dédié. Les références effectives à l’interprétation per se étant rares et éparses dans les documents consultés (p. 56), le travail de l’auteure est d’autant plus remarquable et ses résultats d’autant plus importants pour l’historien, le sociologue et le chercheur dans le domaine. Les informations sont mises en rapport, comparées, puis synthétisées. Le volume, qui est le résultat d’un énorme travail de documentation, constitue une contribution majeure à la connaissance directe de l’évolution de la profession. Le rôle de l’interprète nous apparaît moins figé qu’on n’a tendance à le croire en ce début du XXIe siècle.

Or, cette question du rôle a des implications importantes au niveau éthique, même si, pendant des années, les recherches n’ont pas toujours fait ce lien : « It may happen that the interpreter takes on the role of informer, traitor, detective, even executioner who, thanks to his or her special competence – not merely linguistic but also cultural and situational – knows more, can do more, and may do more than ‘just interpret’ » (p. 34). Les situations extrêmes décrites dans la partie proprement historique soulèvent effectivement des interrogations n’ayant nullement perdu de leur actualité, car, hélas, les situations de conflit font fi des standards professionnels quelle que soit l’époque : Quelle est la limite entre effacement et objectivité ? L’objectivité implique-t-elle l’invisibilité ? Quelles sont les qualités essentielles pour faire face comme interprète en situations extrêmes ? Comment devient-on interprète dans des situations de conflits ? Que fait vraiment l’interprète ? Dans quelle mesure, l’interprète est-il responsable pour ce qu’il dit au nom des autres ? Ce questionnement – qui pourrait continuer – situe la problématique historique dans l’actualité de la recherche et infère de la nécessité d’inclure cette connaissance du passé dans la formation des interprètes, soient-ils de conférence ou non. La réalité de la vie professionnelle (dans un théâtre de guerre ou bien lors des sommets qui décident de la vie de millions d’individus) ne saurait être ignorée, tant que « [s]ome of the competences expected from, among others, diplomatic interpreters, can turn out to be insufficient » (p. 38-40). L’histoire très récente n’en dit pas moins.

Les deux chapitres qui mettent les jalons théoriques (« Setting the scene » et « The Ethics of Interpreters ») sont suivis par deux amples études de cas. Le chapitre 3, « Interpreters in Nazi Concentration Camps. The Case of Lagerdolmetscher », révèle une facette inattendue, voire choquante, de l’interprétation (si on peut l’appeler ainsi, tant il y a des différences par rapport à l’activité professionnelle à laquelle nous sommes habitués de nos jours). L’approche rigoureusement scientifique et les paramètres d’analyse bien définis réussissent à mettre de l’ordre dans un foisonnement de sources (documents officiels, témoignages, archives personnelles) et ce qu’il en ressort en est l’image d’un interprète victime. Si l’on ne peut pas juger les professionnels du passé selon les critères modernes de qualité (p. 52), nous voyons dans ce chapitre que les standards du présent peuvent toutefois donner une certaine cohérence à l’étude d’expériences disparates, dont le dénominateur commun est l’interprétation. L’information abondante est organisée à partir d’aspects associés aujourd’hui à la description de la profession : situation de communication et d’interprétation, demande d’interprètes, combinaisons de langues, tâches et rôle de l’interprète, stratégies et techniques d’interprétation.

Le lecteur avisé découvre derrière ces « étiquettes » familières une réalité des plus sombres. L’interprète est avant tout un individu soucieux de survivre, avec tous les aléas que cela implique. Certains « profitent » de leur position et sauvent des vies, comme cet interprète qui remplace les dires de son client par un mensonge qui fonctionnera à merveille (p. 94-5 ; voir aussi p. 64 et suiv., 90), d’autres, poussés par le désespoir, deviennent des bourreaux. Il n’est pas surprenant d’apprendre qu’il y a eu beaucoup d’abus, mais leur ampleur est quand même choquante, ce qui nous fait apprécier le progrès enregistré par la profession après la guerre.

Dans le chapitre 4, « The War Crimes Trials in Poland (1946-1948) », l’auteure se penche sur le déroulement des procès qui ont eu lieu devant la Cour Nationale Suprême de Pologne après la guerre. Malheureusement, beaucoup de documents ont disparu (p. 125), mais ceux qui restent sont très bien exploités dans ce volume. Le parallèle avec le procès de Nuremberg et le travail du Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient fait mieux ressortir des particularités de la situation d’après-guerre en Pologne qui seraient restées autrement inconnues. C’est en même temps, tout comme le chapitre précédent, un travail de mémoire touchant : « [t]he work of the ‘Polish pioneers’ in courtroom interpreting was by any account exceptional. It constituted a link to today’s exercise of courtroom and conference interpreting in Poland » (p. 144).

Comme l’auteure l’anticipe déjà dans les deux premiers chapitres, histoire et éthique se recoupent puisque, souvent, des problèmes déjà rencontrés par le passé resurgissent, malgré les progrès faits en interprétation de conférences et malgré les standards qui semblent bien établis. L’analyse du passé permet à l’auteure d’attirer l’attention sur des problèmes d’une actualité pressante. Ainsi, dans « Military and Wartime Interpreters », le lecteur (re)découvre le travail de l’interprète dans les théâtres de conflit récents et présents et tout ce qui reste encore à faire pour avancer vraiment dans toutes les branches de la profession, notamment dans celles qui sont, par leur nature, les plus vulnérables. 

Cet ouvrage à caractère à la fois historique et sociologique, parsemé de portraits dont la somme est un hommage à ceux qui font l’Histoire dans la plus grande discrétion, n’est sans doute pas un livre sur l’interprète idéal. Il indique pour autant une voie à suivre pour s’en approcher, puisque ce regard vers le passé est à même d’éclairer le présent et de prévenir le pire à l’avenir. Le rôle accru de l’éthique dans la profession a eu déjà un effet important : de plus en plus d’interprètes refusent de s’engager à interpréter pour transmettre des messages qui vont à l’encontre de leurs principes. Le livre est une belle illustration de l’idée qui est à la base de ce numéro : l’histoire est bien plus qu’une accumulation de dates, de noms, de chronologies ; pour qui sait l’interroger, elle est une source de réponses à des questionnements ardus de l’actualité. Plus important encore, l’ouvrage est effectivement, un repère incontournable pour les instances qui peuvent vraiment changer la donne. De tels efforts s’ajoutent aux initiatives des forums professionnels (voir, en annexe, la Déclaration de 2010 de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, la Résolution 1738 (2006) du Conseil de sécurité de l’ONU, la Résolution R402 de l’AIIC, la Déclaration de Grenade) et prouvent que la communauté académique a son mot à dire dans la résolution des problèmes trop nombreux des interprètes travaillant dans des conditions loin d’être idéales. Pour reprendre les mots de Małgorzata Tryuk : « Raising the awareness of all stakeholders and actors – perhaps above all including interpreters themselves – will result in a more precise understanding of the work of interpreters as responsible and active participants in a process and event, and not only supposedly neutral and impartial intermediaries or ‘machines’ who are always faithful to the original » (p. 163).


This articles was first published in Revue Internationale d'Études en Langues Modernes Appliquées, special issue « Interpreting through history », edited by Ildikó HORVÁTH, Małgorzata TRYUK, Alina PELEA, 2017 and available at http://lett.ubbcluj.ro/rielma/....



Recommended citation format:
Alina PELEA. "On Ethics and Interpreters By Małgorzata Tryuk". aiic.co.uk October 31, 2017. Accessed December 13, 2017. <http://aiic.co.uk/p/8348>.